GÉNÉRATION FLASHMOB

Effet buzz garanti, dissémination éclair sur la toile et dans les esprits, la flashmob envahit nos écrans d'internautes à l'affût de manifestations originales et décalées. Happening sans lendemain, visée caritative, manifestations plus profondes d'une recherche de convivialité éphémère : elles se déclinent sur la forme aussi bien que sur le fond.

1

La foule qui déambule ce matin de janvier 2009 dans la gare de Liverpool à Londres s'attendait à tout sauf à ça. Des haut-parleurs s'échappent soudain, au lieu des annonces habituelles, les accords du 'Danube bleu' de Richard Strauss. En quelques secondes, des dizaines de pseudo-voyageurs se rassemblent et dansent aux sons des Pussycat Dolls, Kool & the Gang et autres tubes populaires. Le résultat est fascinant, et fait le tour du monde sur la toile. T-Mobile, commanditaire de l'opération, a visé juste. Plus associatif que le lip dub, bien plus jubilatoire que le freeze, le phénomène flashmob est de plus en plus en vogue. Avec ces "mobilisations éclair", libérez le John Travolta qui sommeille en vous.


Dansez, maintenant

Devant le spectacle d'une gare pleine à craquer ou d'une artère entière de Chicago se trémoussant en rythme, il y a de quoi se sentir dépassé. Et pourtant, ce n'est que poudre aux yeux. Des mouvements ultra basiques, vus et revus (et tu fais la vague, et tu lèves le poing, et tu fais le "V" devant les yeux comme dans 'Pulp Fiction'), une durée la plupart du temps très courte - comme le veut le nom "flash" : rien d'insurmontable. On a tous - si, si - dansé au moins une fois les bras en l'air sur 'Alexandrie Alexandra', 'YMCA' ou encore, lors de soirées d'ivresse moins avouables, sur la 'Macarena' des Los del Rio. Sans le savoir, on participait alors à nos premières flashmobs : un même mouvement au même moment dans un même endroit. Ce n'est pas tant la technique qui importe que la masse, qui noie les défauts et permet l'approximation. La chorégraphie d'une flashmob de deux minutes s'apprend en une heure et est par définition accessible à tous ceux qui veulent bien se bouger les fesses. Les paresseux peuvent même télécharger la chorégraphie sur Internet et répéter à domicile pour le jour J. Pour les participants contactés via les réseaux sociaux, l'engagement reste minime. Pour les organisateurs, c'est une autre paire de manches - répétitions, diffusion de l'information, droits à l'image, éventuellement rémunération - mais l'opération se révèle souvent extrêmement rentable.


L'arbre qui cache la forêt

 

 
2

 

Les vidéos qui circulent suite à ces flashmobs sont bien plus que de simples anecdotes ludiques. On rêverait d'un rassemblement véritablement spontané et désintéressé, mais la majorité des flashmobs est organisée dans un but mercantile. A Milan, une cinquantaine de jeunes filles se rassemblent dans une galerie commerciale au son du dernier single de Britney Spears, '3'. Promotion organisée pour compenser un clip qui avoisine le zéro polaire de la créativité ? Les producteurs de 'I Gotta Feeling' des Black Eyed Peas ont eu le nez plus fin et une plus vaste ambition. A l'occasion du concert du groupe donné pour la 24e saison du talk show d'Oprah Winfrey, les 20.000 fans ont entamé les mêmes gestes au beau milieu de Chicago. Un effet boeuf qui donne des frissons, un rassemblement sacré "plus grande flashmob du monde", des vidéos qui explosent les records de visionnage. Un coup de pub sans précédent, animé par une armée de bénévoles. La flashmob de Liverpool Station faisait plus clairement la promotion d'un opérateur de téléphonie, sur le slogan "Life's for Sharing" – "La vie est faite pour partager". Même si les danseurs ont été rémunérés, T-Mobile a bénéficié d'une mise en avant planétaire à moindres frais.

Se rassembler pour la bonne cause

 

3
 

 

Au-delà des visées marketing plus ou moins assumées, le phénomène est depuis peu récupéré par des associations qui comprennent que c'est un moyen de se faire voir à défaut de se faire entendre. Pour préparer à sa manière le sommet de l'ONU à Copenhague, Greenpeace habille ses participants de tee-shirts aux slogans écolos et les fait danser devant le Parlement de Londres. Isolé sur une pelouse et éloigné des passants, l'événement mise surtout sur les répercutions par Internet. Génération précaire, le collectif des stagiaires revendiquant un vrai statut au sein des entreprises, tente d'investir l'espace public à Paris le 21 novembre 2009. Las, des grèves annoncées et une forte présence policière empêchent le projet d'aboutir. D'autres rassemblements s'organisent dans un but caritatif. C'est le cas de la prochaine flashmob en date, imaginée par le collectif La BAB (la bande à bordel) au profit de l'association La Chaîne de l'espoir. Au départ, il y a une opération humanitaire, "24 jours pour 24 enfants", qui vise à faire opérer chaque jour avant Noël des enfants en état d'extrême misère. Un court clip accompagne chacune de ces histoires. Rien de très excitant pour l'internaute moyen, si l'association n'avait fait appel à une marraine de renom, Marie-Agnès Gillot, danseuse étoile à l'Opéra national de Paris. Accompagnée d'autres danseurs du corps de ballet, elle montre aux volontaires comment enchaîner twists, pas chassés et ronds de bras dans les salles de répétitions de Garnier. Certaines participantes sont en talons, d'autres sortent du bureau et n'avaient pas prévu de transpirer autant sur Outcast ou Freddie Mercury. Mais toutes et tous suivent le rythme. Même la directrice de la danse, Brigitte Lefèvre, vient jeter un oeil. C'est elle, dit-on, qui a pu débloquer le lieu de l'opération finale, au centre de Paris. A l'altruisme du geste vient se greffer le glamour des institutions.


Deux minutes de plaisir, et puis après ?

 

4
 

 

Au-delà des buts mercantiles ou humanitaires, toutes ces flashmobs révèlent une envie d'être ensemble aux antipodes de l'individualisme et du nombrilisme ambiants. Sur le marché du buzz depuis plus de quatre ans, elle a eu le temps de se décliner en des formes aussi variées qu'originales : chute soudaine, chant entonné par tous l'espace de quelques secondes, mise à nu des participants, immobilisme total. Mais c'est la forme dansée qui persiste et marque le plus les esprits, alternative ludique, dynamique et excitante aux manifestations conventionnelles. Sur la toile, le constat est encore plus net : aux cris solitaires et cachés sous la couette d'un Chris Crocker défendant son idole - diffusion planétaire - s'opposent désormais les pirouettes communes de parfaits inconnus qui entendent le rester. Alors que le lip dub reste confiné entre les murs d'une institution ou d'une société et n'intéressera que les collègues, la flashmob est à destination de tous en investissant l'espace public. Quand X-Factor ou La Nouvelle Star prétendent dénicher un talent artistique, l'attention médiatique se porte sur l'ego alors que la flashmob célèbre l'union de la diversité. En bref, la flashmob est devenue l'expression d'une volonté de se réapproprier l'espace public à plusieurs, dans une tentative d'être ensemble mise à mal par l'entertainment actuel qui privilégie l'acte individuel et égotiste. Un signe plutôt positif, finalement.

eZ Publish™ copyright © 1999-2012 eZ Systems AS