Retour à l'intime à la Berlinale
Par Le Monde
Le repli annoncé en début de festival se confirme. Les films présentés en ce début de 60e Berlinale désertent le terrain politique pour se réfugier dans la sphère intime. Sur les écrans, celle-ci peut s'avérer aussi périlleuse et fertile que le vaste monde.
Adultère dans la Chine impériale, prise d'otages dans une prison roumaine, malédiction familiale au Danemark, tous les pièges sont placés sous les pieds des personnages, sans, pour l'instant, que le cinéma y trouve tout à fait son compte.
On attendait avec curiosité le film chinois Une femme, un pistolet et une boutique de nouilles, le remake de Blood Simple, premier long métrage sanglant des frères Coen, réalisé par Joel en 1984. Zhang Yimou, cinéaste officiel de la Chine du XXIe siècle, a repris l'intrigue pour l'acclimater dans un désert bariolé au XVIIe siècle. Un aubergiste spécialisé dans la pâte alimentaire est l'objet du ressentiment de sa femme et de son amant. L'enfer du désir et de la culpabilité que les Coen avaient mis en scène est remplacé par une pantomime parfois amusante, jamais troublante.
Auparavant, il avait fallu subir Submarino, de Thomas Vinterberg, cinéaste danois qui participa à la fondation du Dogme avec Festen (1998) et de Si je veux siffler, je siffle, premier long métrage du Roumain Florin Serban. Le premier film met en scène deux frères poursuivis par une enfance misérable auprès d'une mère alcoolique : un fils l'est aussi, le second est héroïnomane. En ajoutant un ami d'enfance tueur en série en puissance, Vinterberg dépasse la dose et fait de son film un mélodrame déguisé en constat social.
Filmé un peu à la manière des frères Dardenne (qui ont décidément atteint le panthéon des cinéastes, puisqu'ils attirent des disciples qui appliquent leurs leçons sans y réfléchir), Si je veux siffler, je siffle aurait pu être au système carcéral roumain ce que la mémorable Mort de Dante Lazarescu fut au système de santé. Bientôt la description du quotidien dans une prison à la campagne cède la place à un mélodrame social qui fait (encore) intervenir une mère indigne et un petit frère en danger. La brutalité du final ne suffit pas à redonner de la vigueur à cet essai dont on se demande comment il est arrivé en compétition - une question récurrente.
Greta Gerwig, stupéfiante
On ne s'est pas posé la question avec Greenberg, comédie amère et jamais douce de Noah Baumbach, réalisateur en 2005 des Berkman se séparent. Greenberg, Roger de son prénom, donne l'occasion à Ben Stiller de s'essayer au métier d'acteur, dans ce qu'il a de plus ingrat. On ne trouve pas grand-chose de comique à son personnage de névrosé (au point d'avoir passé du temps à l'hôpital), Californien exilé à New York, de retour à Los Angeles pour garder la maison de son frère. Dans cette coquille vide, il tente de surmonter son agoraphobie et tombe amoureux de l'assistante de son frère, Florence (Greta Gerwig, stupéfiante et juvénile version américaine de Kate Winslet). Stiller et cette débutante forment un couple inhabituel dans le cinéma américain, à la fois réaliste jusqu'au sordide et d'une fantaisie ravissante.
En dehors de ces variations intimistes, la Berlinale a découvert deux plats de résistance : The Ghost Writer, de Roman Polanski (sortie française le 3 mars), et Shutter Island, de Martin Scorsese (en salles le 24 février). La satire politico-médiatique de Polanski a surtout été l'objet d'exégèses fondées sur les coïncidences entre le sort d'Adam Lang, le premier ministre britannique qu'incarne Pierce Brosnan, et les tribulations du cinéaste. Le thriller de Scorsese a frappé par la virtuosité tranquille que le cinéaste applique à un genre - le film de terreur - qu'il a peu pratiqué jusqu'ici.
Thomas Sotinel, pour le Monde
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