Cinéma intuitif : RENCONTRE AVEC FRANCOIS OZON ET ISABELLE CARRE




Aussi productif qu'audacieux, il donne depuis des années un nouveau souffle au cinéma hexagonal. Attachante et passionnée, elle se distingue par une énergie sensuelle à chacune de ses apparitions à l'écran ou au théâtre. François Ozon et Isabelle Carré ont attendu 'Le Refuge' pour unir leurs talents : ils racontent leur expérience commune à l'occasion de la sortie du film.

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Figure de proue du cinéma français, l'hyperactif François Ozon enrichit avec 'Le Refuge' une oeuvre aussi complexe que multiple. Grand amoureux de la fiction mais aussi peintre avisé de la réalité, le réalisateur s'avère extrêmement convaincant dans ses portraits de femmes fragiles et sublimes. Devant sa caméra complice, Isabelle Carré affiche une précieuse spontanéité de jeu et se révèle plus bouleversante que jamais par une présence physique éclatante au service d'un scénario doux-amer. Les points de vue de François Ozon et de sa comédienne convergent pour décrire 'Le Refuge' comme une aventure cinématographique et humaine hors pair où il est question de féminité, de partage, et de challenges personnels et professionnels.

Dépassement du réalisme et mélodrame

 

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Après avoir flirté avec la romance baroque et le fantastique dans 'Angel' et 'Ricky', François Ozon renoue avec le dépouillement élégant de 'Sous le sable' que le cinéaste cite lui-même parmi ses inspirations principales pour 'Le Refuge' : "Je n'avais pas de référence précise cette fois mais pensais plutôt au personnage de Charlotte Rampling qui est confrontée au deuil du jour au lendemain sans y être préparée. Il y a entre ces deux films une connexion évidente dans la manière d'apprivoiser la mort et de l'accepter." Bien qu'assumant un certain fétichisme pour quelques thématiques récurrentes (la sexualité, la souffrance, le désespoir comme la possibilité d'une renaissance), le réalisateur tient à garder un oeil vierge et distant sur sa propre filmographie, qu'il se refuse d'analyser. Sa carrière ne suit pas une trajectoire prédéfinie : "Je pense que chaque film est une étape différente dont la forme dépend avant tout de l'histoire que je veux raconter. Avec 'Le Refuge' je voulais plus de simplicité, aller vers un minimalisme presque documentaire, accompagner les protagonistes. Je souhaitais offrir des images plus frontales inscrites dans une logique de proximité singulière sans forcer l'interprétation : le refuge est ce que l'on désire qu'il soit, la drogue, la maison, le ventre ou les bras d'un homme." Pour Isabelle Carré, la préparation en amont s'est faite avec le visionnage de 'Tout ce que le ciel permet' de Douglas Sirk et 'Tous les autres s'appellent Ali' de Rainer Werner Fassbinder, deux mélodrames majeurs qui évoquent des destinées extraordinaires sur fond de critique sociale. Deux titres phare du septième art recommandés par François Ozon qui témoignent une fois encore de sa prédilection pour les figures féminines "intériorisées mais follement imposantes". L'actrice française ne saisit pas au départ le rapprochement avec le scénario du 'Refuge' mais finit par trouver l'essence même de son rôle dans "ces rencontres improbables de gens qui s'aiment au-delà des préjugés, comme cela peut être le cas pour Mousse et Paul".

 

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Grossesse et work in progress

 

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Si François Ozon s'est énormément attardé sur la vraisemblance de son récit, en ayant recherché coûte que coûte une actrice enceinte pour incarner les nuances de son héroïne sur le fil, la complaisance gratuite et le sensationnel ont été évincés avec succès. De son côté Isabelle Carré clame ne pas s'être laissée submerger par son personnage malgré une sensibilité exacerbée et l'urgence de l'entreprise : "Mousse est une femme heurtée par la vie, ambivalente, à la fois douce et violente et beaucoup plus rock'n'roll que moi. Me sentir à des années-lumière de cette ex-toxicomane était quelque chose de très confortable pour moi dans la mesure où je faisais distinctement la part des choses entre ce que je suis dans la vie et mon travail de composition totale. François est un directeur d'acteurs très à l'écoute ; ses méthodes et sa disponibilité m'ont préservée de toute confusion avec mes propres sentiments." Bien que le réalisateur et l'actrice aient su établir des repères solides lors de leur collaboration, 'Le Refuge' reste néanmoins une parenthèse exceptionnelle dans leurs carrières respectives. Ozon a longtemps mûri en lui le script de son dernier film sans savoir comment le mettre en forme tandis qu'Isabelle Carré s'étonne encore d'avoir participé au projet qu'elle avait estimé trop obscur avant de se jeter à l'eau. On évoque également des conditions de tournage assez folkloriques et déroutantes. "Tout était atypique", atteste la comédienne, "non seulement j'étais enceinte pour la première fois, mais trois semaines avant de commencer les prises avec une petite équipe et peu de moyens, je ne savais même pas si j'accepterais de jouer Mousse. Les choses se sont faites d'abord à toute allure, en plein pendant ma grossesse, puis six mois après nous avons tourné le début et la fin du 'Refuge'. Nous ne savions pas si la greffe des trois parties fonctionnerait." Jusqu'au montage définitif, François Ozon a construit son film pierre par pierre, ouvert aux idées, laissant sa comédienne principale proposer le Pays Basque comme décor de l'épisode estival. "Un chantier alimenté par une vraie nécessité", souligne Carré.


S'affranchir et surprendre

 

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S'avouant cinéaste cinéphile aux goûts particulièrement hétérogènes, de la série B aux films d'auteurs pointus, François Ozon aime brouiller les frontières entre les genres et les tonalités, capable d'extravagance théâtrale ('8 femmes') et de sobriété alarmante ('Le Temps qui reste'). 'Le Refuge' navigue entre drame moderne et conte universel sur la quête identitaire touchant tant à la maternité qu'au deuil. Pour le cinéaste, le plus important est d'"intéresser le spectateur, lui exposer les émotions de personnages ambigus dont il ne se sent pas forcément proche et créer un lien fort grâce à une caméra empathique dénuée de jugement moral". Il ne s'agit jamais de caresser le public dans le sens du poil mais l'inviter à voir autre chose que ce à quoi il est habitué. "En France, on est systématiquement catalogué dans un seul registre", poursuit Ozon, "les gens sont souvent trop conservateurs et vous pensent sur des rails, prêts à leur rendre des comptes d'une certaine manière, que ce soit pour les faire rire ou pleurer". Les réalisateurs, certes, mais aussi les comédiens (les stars du box-office encore plus) souffrent de cet étiquetage frustrant. Ainsi 'Le Refuge' joue avec l'image d'Isabelle Carré qui confirme au grand jour l'étendue de son potentiel. Cantonnée par le passé aux seconds rôles et dégageant une aura éternellement juvénile, l'actrice passe de la jeune fille à la mère, épanouie et prenant un virage essentiel sur le devant de la scène : "Comme on pouvait avoir du mal à dissocier Alexandra Lamy de la comédie quand 'Ricky' est sorti, on sera troublé de me voir en femme enceinte sous méthadone chez François Ozon ; j'ai en effet commencé ce métier à 17 ans alors que j'en faisais 14. J'ai poursuivi mon chemin de façon progressive, jamais fulgurante, je n'ai pas marqué toute une décennie à l'instar par exemple de Romane Bohringer dans 'Les Nuits fauves'. Je ne m'occupe pas du tout de ce que l'on pense de moi dans les médias - être actrice pour moi c'est plus artisanal que bling bling - mais je comprends à quel point 'Le Refuge' s'apparente à un défi."

La genèse du 'Refuge' est un savant mélange de hasards fructueux et de réflexion collective. Le résultat de ces mois intenses de recherche et d'implication subjugue et prend aux tripes : en quelque sorte le film somme d'un auteur généreux et inspiré, et l'opportunité pour son interprète de s'affirmer et de se révéler (enfin) l'une des personnalités les plus émouvantes du cinéma français actuel. La grâce dans la discrète obstination.


Article écrit par Astrid Karoual pour Evene.fr


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