Danser dans sa tête : WARP RECORDS




Le label Warp a dignement fêté en 2009 ses vingt ans à travers une série de concerts et des sorties de compilations consacrées aux artistes du label. Vingt ans d'avant-gardisme au service des musiques électroniques, toujours en gestation. Le moment idéal pour faire le point sur ce que ses fondateurs ont réussi à bâtir et sur ce qu'ils ont encore à proposer.

A

Difficile pour un jeune amateur de musique électronique de s'imaginer ce qu'a pu représenter la "révolution Warp" dans les années 1990, tant l'électronique se glisse partout aujourd'hui : de la variété au rock en passant par le R'n'B. A la charnière de la fin des années 1980 et du début des années 1990, le centre du monde était Détroit pour la techno ou Chicago pour la house. L'Europe subissait cette influence de plein fouet, avec les premières rave parties et l'ecstasy qui commençait à circuler en grosses quantités. Mais certains voyaient les musiques à base de machines d'un autre oeil, comme le rappelle Kurt B. Reighley : "Warp avait compris que la vitalité de la techno et de la house diminuait rapidement en raison du nombre de plus en plus grand de morceaux interchangeables qui se contentaient de reproduire des formules codifiées : les rafales de Roland TR-808 et TB-303, les riffs ultra-rapides de piano, les chants plaintifs de divas extraits arbitrairement de longs passages lyriques. Les charts pop de Grande-Bretagne s'abrutissaient sous les hits éphémères produits par des piliers de la culture rave comme Moby, Altern 8, Quadrophonia et Digital Orgasm." (1) Le succès des hits abrutissants mourait de mort lente, à peine apparu. Et si des pionniers comme Derrick May ou Jeff Mills sont encore aujourd'hui traités avec respect, c'est plus pour le rôle qu'ils ont joué dans l'histoire des musiques électroniques que pour la qualité intrinsèque de leurs productions.


We Are Reasonable People

 

B

 

Née en 1989 à Sheffield, au nord de l'Angleterre, la créature de Steve Beckett et Rob Mitchell va rapidement se hisser au sommet des nouvelles musiques, d'abord sans mettre un franc coup de pied dans la fourmilière. Cette culture techno, nos deux larrons en sont effectivement issus, et plutôt que de faire table rase du passé, ils vont utiliser les composantes de ce style (répétitivité, superposition de couches de sons, etc.) pour l'amener ailleurs. Le single éponyme de LFO, premier grand succès du label en 1990, est le mètre étalon de la formule Warp d'alors : produire des artistes qui commencent à se démarquer légèrement des codes de la techno ou de la house, sans pour autant rebuter le raver avide de morceaux entêtants. En utilisant des racines communes à ces deux styles - telles que Kraftwerk, Orchestral Manoeuvres in the Dark ou encore New Order - tout en les poussant dans leurs derniers retranchements, Warp va donner un second souffle aux musiques électroniques. Et si le titre de LFO peut paraître un tantinet fade et simpliste en regard de ce qui viendra, il n'en reste pas moins fondateur. Ce succès permet dès lors au label de produire des artistes qu'il estime prometteurs, en sortant des compilations qui feront date : la série 'Artificial Intelligence'.

Le nom de ces compilations laisse clairement entendre que cette musique se veut cérébrale avant d'être corporelle. La distinction entre ces nouvelles propositions sonores et la musique proposée en rave est alors nette : il ne s'agit plus d'accompagner une défonce sous MDMA ou n'importe quel autre produit, mais plutôt de recréer ces états modifiés du cerveau à travers des sons, une musique "tridimensionnelle" - voie que nombre de groupes de rock des années 1960 et 1970 avaient déjà tracée, et notamment le rock d'outre-Rhin ou krautrock (Can, Amon Düül, etc.). Le fait que "Warp" puisse être l'acronyme de "We Are Reasonable People" ("Nous sommes des gens raisonnables") ne semble plus seulement empreint d'ironie ; après l'expression du corps, le travail de l'esprit, et après les excès, "l'âge de raison".

Déformer, pervertir : identité musicale et visuelle

 

C

 

Le terme "warp" signifie en anglais "déformer" et "pervertir". Etre sérieux, raisonnable dans ses attitudes n'empêche effectivement pas d'être bizarre et radical dans ses projets. "Je ne plaisante pas avec l'humour", comme aimait à le rappeler Frank Zappa. Leçon qu'Aphex Twin, l'un des célèbres représentants du label, a bien retenue. L'affreux barbu greffé sur un sculptural corps de femme sur cette pochette ('Windowlicker', 1999) et le gourou pédophile dans ce clip ('Come to Daddy', 1997), c'était bien lui. Il demeure l'un des rares musiciens en vie dont les visuels sont infiniment plus connus que la musique. Et c'est là toute l'intelligence (pas artificielle, pour le coup) de Warp : avoir compris le rôle prépondérant de l'esthétique dans l'établissement d'un nouveau style de musique, autant que dans la cohérence plastique des sorties d'un label. Steve Beckett et Rob Mitchell ont beaucoup misé et parié sur une identité visuelle très forte, en confiant au studio de design graphique The Designers Republic (également originaire de Sheffield, fermé depuis début 2009) des pochettes d'albums et à des réalisateurs arty leurs clips, Chris Cunningham en tête. (2) En réinvestissant les codes qui ont fait du rock (Andy Warhol et sa Factory) ou du punk (Vivienne Westwood) des musiques charriant leur cortège d'images et d'attitudes, le label s'assure un ancrage profond dans l'histoire des musiques populaires, en même temps qu'il légitime une pratique musicale. L'avant-gardisme sonore n'est évidemment pas en reste, avec par exemple les sculpteurs de sons d'Autechre, qui eux déforment, décentrent et sabotent les progressions harmoniques traditionnelles et les timbres discernables à la première écoute.

 

D

 

C'est précisément ce jusqu'au-boutisme qui manquait à la concurrence pour inquiéter la firme naissante. Seul Ninja Tune a pu un temps (à la fin des années 1990) égaler le talent des deux de Sheffield. Monté par un autre duo - Matt Black et Jonathan Moore - en 1991, Ninja Tune a également senti le vent tourner à la fin des années 1980, mais pour un autre style cette fois : le hip-hop. "Qu'il s'agisse de Coldcut, DJ Food, DJ Shadow ou DJ Krush, un certain nombre d'artistes poursuivirent cette révolution spirituelle en libérant le hip-hop de l'adrénaline bouffie d'orgueil du b-boy et en soutenant qu'il n'est possible de danser que dans sa tête" (3), précise Kurt B. Reighley. Mais loin d'être aussi radical, déjanté et (pourtant !) cohérent que Warp, le catalogue des ninjas s'enlise depuis quelques années, et le label peine à se forger une identité au-delà de son logo et de ses quelques groupes principaux, nettement moins dépendants de leur label (en termes de réputation) que les artistes Warp. Il reste tout de même aux ninjas quelques shuriken en main (Amon Tobin, Bonobo, The Herbaliser, mais pour combien de temps ?


La roue tourne : seconde révolution ?

 

E

 

Depuis quelques années, Warp adopte une stratégie pour renouveler son catalogue et y apporter un peu de fraîcheur. La marque est désormais identifiée par beaucoup, reste à attirer ceux qui ne la connaissent toujours pas. Pour cela, deux méthodes distinctes ont été mises en place : d'abord ouvrir largement le catalogue à des artistes n'utilisant pas la musique électronique comme ingrédient principal. Même si c'était déjà le cas avec les fabuleux Broadcast ou le beau et ténébreux Vincent Gallo, les signatures rock et autres se sont multipliées ces dernières années : Maxïmo Park (d'ailleurs le groupe le plus vendeur du catalogue), Grizzly Bear, Nice Nice... Pour le meilleur (Tyondai Braxton de Battles et son sublime album solo 'Central Market') et pour le pire (la marmelade dégoulinante de kitsch d'Hudson Mohawke). La deuxième méthode consiste simplement à diversifier les activités. Le label produit et distribue désormais des films et courts métrages, dont le dernier Shane Meadows, 'Le Donk & Scor-zay-zee'. Si Steve Beckett et Rob Mitchell entreprennent dans les domaines de la vidéo et du cinéma le même travail de découvreurs que dans la musique, leur firme réserve encore de belles surprises. En diversifiant ses activités, le label de Sheffield compte pérenniser un esprit et une politique éditoriale qui ont su rallier de nombreux amateurs de musique.

Warp est un exemple de ces labels plus célèbres que les artistes qu'ils signent ; peu nombreux sont ceux qui se souviennent de plus de cinq artistes signés sur Motown, et pourtant ce nom évoque instantanément un style musical. Loin d'être un simple support logistique et financier, une maison de disques peut parfois lancer des courants musicaux et marquer profondément de son empreinte une époque, à l'instar de certaines maisons d'édition de livres. Warp est de ces défricheurs, qui n'ont pas eu froid aux yeux en pariant sur un style et des artistes en avance sur leur temps.

(1) In 'Modulations, une histoire de la musique électronique', Collectif, éditions Allia, 2004, p. 218.
(2) Voir et revoir le DVD 'WarpVision, The Videos : 1989-2004' pour se faire une idée précise du rôle de l'image et du clip chez Warp et ses artistes.
(3) 'Modulations', p. 221.


Article écrit par Nicolas Hecht pour Evene.fr


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