Dessinateur du réel : INTERVIEW D'ALFRED
Deux ans après le remarquable - et remarqué - 'Pourquoi j'ai tué Pierre', le dessinateur Alfred publie l'adaptation d'un roman de Guillaume Guéraud, 'Je mourrai pas gibier', dans laquelle il parvient une nouvelle fois à faire montre de tout son talent. Rencontre avec un auteur en pleine ascension.
Dans la bande dessinée, Alfred est encore "jeune". Mais force est de constater que chacun de ses albums est désormais regardé de près. Dessinateur polymorphe, toujours au service de l'histoire qu'il raconte, le Grenoblois épate de plus en plus. Dans 'Pourquoi j'ai tué Pierre', récompensé à Angoulême 2007, il parvenait à retranscrire avec finesse et rage une pénible histoire de pédophilie. Cette fois, avec 'Je mourrai pas gibier', il met en scène un fait divers sanglant, en faisant l'étalage de toute sa sobriété et de son talent pour les ambiances oppressantes.
Comment s'est passée la rencontre avec le roman de Guillaume Guéraud ?
Guillaume est un ami dont je lis les bouquins depuis des années. Ses textes sont secs, courts, directs et tranchants, c'est quelque chose que j'apprécie beaucoup. Quand j'ai lu 'Je mourrai pas gibier', j'ai eu un choc. C'est un récit qui est assez violent, et, surtout, en le lisant, je me suis rendu compte qu'il y avait plein d'émotions, d'images, d'odeurs, de sons qui jalonnaient ma lecture. J'ai fini la lecture emballé. Des mois après l'avoir lue, je continuais de ruminer cette histoire, à repenser à des phrases qui m'avaient marqué. Ce livre me hantait au point qu'il fallait que je m'en libère. Donc l'adapter est, de ce point vue, une envie égoïste.
Guillaume Guéraud a-t-il participé à cette adaptation ?
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Non. Un jour, je l'ai croisé, et je lui ai demandé si je pouvais adapter son roman presque sans réfléchir, ça m'est venu dans la discussion. Je ne m'étais même pas aperçu que j'en avais envie. Il a accepté et m'a laissé le faire seul, il ne voulait pas raconter cette histoire une seconde fois. Ca m'allait très bien : je voulais être tout seul face à ce texte qui m'avait fait tant d'effet. Je tenais vraiment à retranscrire ce que j'avais ressenti à la lecture, sans qu'un autre vienne me dire quoi faire. J'avais un besoin presque physique de recracher ce que m'avait donné ce bouquin.
Vous parliez de la violence du roman : en l'adaptant en bande dessinée, vous passiez à un mode d'expression plus explicite. Comment avez-vous géré cette violence ?
Je voulais à tout prix éviter la surenchère visuelle. Pour ne pas tuer le texte, il ne fallait pas que le dessin en face trop. Dessiner ce qu'il racontait aurait annulé la force des mots, ou aurait donné une impression de redondance. Je lisais plusieurs fois un chapitre, puis je me mettais à dessiner ce chapitre. Du coup, j'ai digéré la violence du livre petit à petit, et elle apparaît de manière diffuse. Dans le roman, plus que la violence, ce sont les différences facette de cette violence qui m'avaient marqué : elle était certes physique, mais aussi sociale, morale, psychologique, apparaissait dans le choix des mots, dans les rapports humains. Elle était partout. Donc si j'avais accentué la seule violence visuelle, ça aurait réduit mon propos à un coup de poing dans le ventre ou une balle dans la tête. Alors que pour moi, un des passages les plus violents du bouquin, c'est par exemple quand je montre que les gens dorment tranquillement après avoir tabassé un innocent. C'est cette violence-là que je voulais montrer.
Vous aviez déjà fait de l'adaptation, puisque vous aviez imaginé la version dessinée du 'Café panique' de Topor. C'est un exercice qui vous plaît ?
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Non, je ne suis même pas complètement convaincu par les adaptations de romans en bandes dessinées ! Mais ce serait un autre débat… Topor, je l'avais lu quand j'avais 12 ans, le titre m'avait intrigué. Je n'avais rien compris mais, et c'est peut-être la similitude avec 'Je mourrai pas gibier', beaucoup d'images et de sensations m'étaient restées dans la tête. C'était la première fois que je lisais un livre pour les grands, et j'étais resté dérouté. Dans l'absolu, ce n'est pas le meilleur Topor, mais ce livre a été le déclencheur de plein de choses, il m'a ouvert l'esprit. Mais sinon, l'adaptation n'est pas quelque chose que je prévois en me demandant ce que je pourrais bien adapter. Je fais vraiment les livres selon la cohérence qu'ils créent dans mon cheminement. Je n'aurais jamais osé le faire il y a trois ans par exemple, alors que là , ça me semblait si logique que je ne me suis même pas posé la question.
Cette adaptation était un exercice solitaire, mais vous travaillez aussi souvent en duo. Vous aimez alterner ?
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Beaucoup ! Mais je remarque que même dans la collaboration, j'ai une démarche solitaire. Au départ, j'aime bien sûr participer à la gestation du projet, puis de laisser le scénariste faire son travail - d'ailleurs le scénariste est toujours un ami, je ne travaille qu'avec des gens dont je me sens très proche. Mais une fois qu'il m'a proposé l'histoire, j'ai besoin qu'on me laisse seul avec le texte, et que j'y prenne mes marques, que je trouve ma liberté.
C'est un premier pas vers, un jour, la réalisation d'un album en solo, dessin et scénario ?
Oui, j'aimerais bien… Enfin, j'aimerais aussi continuer avec mes camarades, en plus eux aussi me poussent à le faire. Je viens de m'installer en Italie pour essayer de faire remonter des choses qui datent de mon enfance passée, en partie, là -bas. Le but n'est pas de faire de l'autobiographie, mais j'ai tout de même des choses à retrouver là -bas, et peut-être dans mon prochain album je parlerai de l'Italie, même si je ne sais pas encore ni comment ni pourquoi. Mais ça pourrait être le premier ouvrage que je ferai tout seul…
Quand on regarde vos deux derniers albums, 'Pourquoi j'ai tué Pierre' et 'Je mourrai pas Gibier', on remarque votre propension pour des histoires extrêmes, mais surtout votre habileté à évoluer dans ce genre d'ambiance pourtant difficile à manier. Auriez-vous trouvé votre ton ?
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Je me rends compte après coup que ça fait plusieurs livres de suite dans lesquels j'ai besoin d'avoir les deux pieds dans le réel. Je sens là quelque chose qui me plaît. De plus en plus, je me rends compte que les vraies gens me passionnent plus que les grandes fictions. En tant que lecteur, je prends beaucoup de plaisir à lire de tout. Je peux lire des choses dont je ne voudrais même pas qu'on me propose le scénario. Mais en ce moment, je ressens le besoin de parler de mon voisin, de mon pote, des gens avec qui je vis. 'Je mourrai pas gibier' c'est vraiment ça : l'histoire se déroule dans le Médoc alors qu'à l'époque, j'étais à Bordeaux. C'est un village comme on en a tous connu, c'est un fait divers comme on en a tous entendu. J'ai besoin de ça.
Vous parliez de vos goûts de lecteur, vous êtes un gros consommateur de bandes dessinées ?
Je n'ai jamais oublié qu'au départ, je suis un gamin qui lit de la bande dessinée. Aujourd'hui, quand j'en lis une, ça me plaît tout autant que quand j'étais petit. Je ne lis pas que ça évidemment, mais mes goûts sont variés : Mattotti, que j'apprécie tout particulièrement, Gipi, Blain, Baru, mais aussi Bouzard que j'adore. Je pars dans plein de directions. En ce moment, je suis en train de relire un vieux Will Eisner. Et à côté de ça, je suis capable de lire un album très grand public, d'y prendre plus ou moins de plaisir, mais en tout cas, de lire ça sans complexes. Mes goûts de lecteur me laissent encore la place à la surprise…
Article écrit par Mikaël Demets pour Evene.fr
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