Interview de Benoît Poelvoorde – Par EVENE.FR




En mode mineur

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Dans 'L'Autre Dumas' de Safy Nebbou, Benoît Poelvoorde incarne Auguste Maquet, nègre littéraire d'Alexandre Dumas qui vécut dans son ombre au prix d'un orgueil retroussé. Sous le costume d'époque, l'acteur belge, dépouillé de toute afféterie, se laisse une nouvelle fois guider sur la pente de l'émotion. Et fait preuve d'une rigoureuse désinvolture.

Le terrain de l'inconfort moral et physique aura été, au fil du temps, amplement foulé par Benoît Poelvoorde. Pitres cyniques montés sur roulements à billes ou victimes à la mélancolie latente, ses personnages l'auront progressivement porté vers une zone trouble où le rire et l'émotion se font la courte échelle. Sa rencontre avec Anne Fontaine, sur les tournages d''Entre ses mains' puis de 'Coco avant Chanel', le dépouillera, un temps, de l'autodérision dont il avait fait son arme la plus usuelle. Celui qui rechignait à l'effort - et quitta le casting de 'Coeurs' d'Alain Resnais pour cette raison - a trouvé depuis la juste mesure entre jovialité maîtrisée et part d'ombre affichée. Dans 'L'Autre Dumas', il fait un Auguste Maquet sur la brèche, entre lutte et frustration. Un homme piétiné, mais digne, qu'il interprète avec minimalisme et densité.

Dans 'L'Autre Dumas', vous faites preuve, une nouvelle fois, d'un dépouillement de jeu…

Ça ne vient pas de moi, mais du metteur en scène. Moi, j'avais tendance à crisper mon personnage dès le début, mais Safy Nebbou m'a nettoyé. Ça faisait partie de son désir de tourner avec moi : il voulait me dépouiller, m'enlever mes scories.


Ce qu'a fait Anne Fontaine avec vous à deux reprises. Depuis, votre façon d'aborder l'émotion à l'écran n'est plus la même…

 

 

 

Avec 'Entre ses mains', Anne Fontaine a débloqué quelque chose en moi, comme un psy. Et lorsqu'on a tourné 'Coco avant Chanel', j'étais totalement désinhibé. Sans elle, je n'aurais pas pu tourner 'Cowboy' de Benoît Mariage, ni 'L'Autre Dumas', ni 'Les émotifs annonyme' de Jean-Pierre Améris que je viens d'achever. Anne Fontaine m'a donné confiance en quelque chose que je ne perçois pas moi-même, que je ne veux pas voir et que je ne verrai jamais, car je ne me regarde plus à l'écran : une confiance féminine. Au fond, je n'étais qu'un garçon timide et introverti qui avait peur des femmes. Anne Fontaine m'a valorisé en tant qu'homme, et à partir de là, je n'ai plus eu peur de mes émotions. Alors qu'avant elle, je n'aurais jamais accepté de me dévoiler émotionnellement. Je ne sais pas si Anne se rend compte du tournant que notre rencontre a été dans ma vie. Elle doit bien le sentir, puisque nous avons des rapports privilégiés et que nous allons travailler ensemble une troisième fois, après le film que je dois tourner avec Dany Boon ('Rien à déclarer', ndlr). Anne et moi n'avons pas d'affinités réelles, mais nous nous révélons l'un à l'autre. Est-ce pour cela qu'elle me voulait présent à ses côtés les jours où je ne jouais pas sur le tournage de 'Coco avant Chanel' ?


Votre première collaboration n'a pas non plus été sans douleur pour vous. Anne Fontaine façonne, voire manipule ses comédiens, n'est-ce pas ?

Comme tous les gens très intelligents, elle a besoin qu'on lui tienne tête. Elle a besoin de joutes. Or tout le cinéma est bâti sur des rapports de forces. Certains conflits peuvent être très constructifs. Ce fut le cas avec Anne Fontaine, mais aussi, occasionnellement, sur le tournage de 'L'Autre Dumas' avec Safy Nebbou. Lui aussi, c'est un patron, tout jeune qu'il est ! Ce que je constate, c'est que j'ai évolué : j'arrive désormais à faire la différence entre ce que je suis au cinéma et ce que je suis dans la vie. Mon ego au cinéma n'existe plus. Il est annihilé, éteint. Dans la vie, c'est autre chose mais je ne pense pas devoir le partager. Je pense que c'est cela la liberté absolue de l'acteur : comme le dit très bien François Cluzet, il faut jouer avec désinvolture. La désinvolture, c'est la grâce suprême de l'acteur.


Chez vous, cela se traduit, aujourd'hui, par une certaine retenue à l'image…

 

 

 

Je dis toujours en riant que le jour où j'aurai un césar sera le jour où je me tairai. Mais la difficulté pour un réalisateur avec moi n'est pas de me faire taire, c'est de m'empêcher de penser. Ça, c'est le dépouillement, la désinvolture. Il faut jouer son personnage, sans penser, sinon on est mort. Ce que fait Gérard Depardieu avec génie depuis toujours. Il faut penser en dehors du plateau, mais pas sur le plateau. Et ce que m'a appris Safy, qui vient du théâtre, est de faire fi de son ego. Moi, j'ai été embarrassé quelquefois, car il ne me demandait rien. En tant qu'être pensant, je me disais que "rien" équivalait à "beaucoup", mais non ! Je me dis toujours : heureux les simples d'esprit au cinéma, le royaume du PAF leur est ouvert ! Je pense que parfois il faudrait être un peu con pour jouer mieux.


Ce qui n'empêche pas un travail d'orfèvrerie. Vous donnez à voir dans ce film une palette de regards très variés…

Oui, c'est ce que Safy voulait. On a tourné à deux caméras, ce qui permettait de jouer dans l'émotion de l'autre. C'est très avantageux. Les yeux qu'on pose sur son partenaire sont réels. Très rares sont les acteurs qui parviennent à jouer une scène une deuxième fois, alors qu'ils ne sont pas filmés, avec la même émotion qu'ils avaient lorsqu'ils étaient à l'image. La grande force de ce film était de tourner avec Gérard Depardieu, à deux caméras. Gérard a une énergie incroyable et des yeux qui communiquent tout. Des yeux d'enfant. C'est quelqu'un de très partageur. Safy a joué sur le fait que nous étions amis lui et moi. Il s'est servi de notre complicité. Les yeux sont le langage de l'âme, ce n'est pas moi qui l'ai dit.


Votre posture à l'écran, elle aussi, a évolué au fil des films. Votre corps semble moins chercher à se déployer qu'autrefois, ce qui va de pair avec le fait que vous jouez moins les arrogants qu'à vos débuts…

Je viens de jouer avec Isabelle Carré dans 'Les Emotifs anonymes' de Jean-Pierre Améris un personnage qui souffre de pathologie émotive. Ces gens-là existent et ont différentes façons d'extérioriser leur problème. Certains s'évanouissent, d'autres sont agressifs… Tandis qu'Isabelle Carré joue un personnage tremblant, moi, qui incarne un chef d'entreprise, je suis à la fois émotif et arrogant. J'étais donc confronté à ce que vous évoquez : spontanément, mon corps aurait eu tendance à se replier sur lui-même, mais comme mon personnage n'est pas un loser, qu'il tient tête aux autres et qu'il sait où il va, il ne fallait donc pas que je me voûte, comme j'avais pu le faire dans 'Cowboy'. Petite anecdote à ce sujet : sur le tournage d''Entre ses mains', un technicien fabriquait des petits bonshommes en trombones et a fait mon personnage : c'était un petit être voûté. Ça m'a d'abord surpris, car je ne m'étais pas rendu compte à quel point je l'étais sur ce film ! De la même manière, sur 'Les Emotifs anonymes', nous avons commencé le tournage par les séquences de psychothérapie. Alors que ça ne m'arrive jamais, j'ai eu les mains moites tout du long. Je crois donc très peu aux comédiens qui disent maîtriser leur corps parfaitement. Je crois plus au fait que le corps trahit les émotions.


Vous avez beaucoup joué, à cheval entre rire et émotion, des personnages dits "pathétiques" dont les intentions ne coïncidaient pas avec le regard des autres. Avec Auguste Maquet, n'est-ce pas la première fois que vous jouez un personnage qui affronte l'échec sans toucher au pathétique ?

Je pense, oui. J'ai souvent joué des personnages de cons que je trouvais pathétiques. J'aimais et j'aime toujours cela. Mais là c'est différent, en effet. De même que je refuse d'admettre qu'Auguste Maquet ait été modeste. Avec Safy Nebbou, nous disions tourner "une humiliation par jour". Il n'y avait pas une séquence où mon personnage n'était pas humilié. Le pathétique découle ici des situations, mais pas de l'homme. Maquet, je le trouve vaillant, fier, un peu lâche, voire paresseux, car il aurait pu aller plus loin, mais pas pathétique. C'est l'environnement, le regard des autres qui définit le pathétique. Dans 'Coco avant Chanel', mon personnage Etienne Balsan était un sale con que je trouvais émouvant car il craquait. Ici, c'est encore différent. Maquet est à mes yeux brillant, mais il est tombé sur un soleil plus fort que lui. Ce sont simplement les situations qui font que lui ne brille pas.

Retrouvez plus d’informations et la critique de « L’autre Dumas » sur www.evene.fr


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