Jouer à la BD : INTERVIEW DE BLUTCH
Grand Prix du Festival de la bande dessinée d'Angoulême 2009, Blutch devient, comme l'oblige la tradition, le président de la présente édition, du 28 au 31 janvier prochains. Rencontre avec un auteur foisonnant, dessinateur génial qui, lorsqu'il parle bande dessinée, parle surtout de théâtre, de danse… et de Playmobil.
Le téléphone ne cesse de sonner, les traits sont tirés : pas de doute, Blutch est bien à la tête du Festival d'Angoulême. Entre les dizaines d'albums à lire pour décider du palmarès de cette édition 2010, les sollicitations qui s'enchaînent et, évidemment, son habituel travail d'auteur, Blutch prend tout de même le temps de répondre à nos questions, choisissant sans cesse le mot le plus adéquat pour exprimer sa pensée. Créateur d'un univers puisant autant dans le cinéma (John Wayne ou Robert Mitchum hantent régulièrement ses albums) que dans la littérature ou les arts vivants, Blutch modèle une oeuvre aussi accessible qu'exigeante, teintée d'étrangeté et de sensations familières. Chacun de ses livres semble écrit par un auteur différent, tant le père du Petit Christian passe aisément de l'autofiction au surréalisme, du noir et blanc à la couleur, de la tragédie à la parodie. Avec, comme fil conducteur, l'humour - mais un "humour dilué", précise-t-il en souriant avant de douter : "C'est un peu sinistre comme expression, non ?"
Du fait de votre prix à Angoulême, beaucoup d'intégrales ou de rééditions de vos albums ont paru cette année. Comment avez-vous vécu ce retour sur votre oeuvre ?
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J'ai sorti mon premier album il y a presque vingt ans, dix-huit exactement. C'est peu, mais c'est largement suffisant pour qu'un livre meure. Donc le prix d'Angoulême leur permet de survivre encore quelques années. Je suis content de ces rééditions, c'est excitant de voir qu'ils changent de forme, qu'ils peuvent plaire à de nouveaux lecteurs. Toutefois je ne les relis pas : j'évite de trop regarder en arrière. Je ne me relis tellement pas que lorsque j'écris, j'ai souvent la crainte d'avoir déjà utilisé un nom, une situation, une phrase.
Ainsi, quand vous commencez un livre, vous tâchez d'oublier complètement celui que vous venez d'achever ?
Je me lance toujours dans un album en réaction au précédent. Quand j'ai dit "jaune", la fois suivante je dis "rouge", et ensuite je dis "bleu". Mes ouvrages se répondent plutôt à trois ou quatre ans d'écart. A chaque fois que je commence un livre, je me sens démuni, j'ai l'impression qu'il y a tout à faire. C'est paradoxal : il faut avoir gardé une mémoire de ce que l'on a fait, et, en même temps, il faut oublier pour avancer.
C'est vrai qu'à vous lire, on est surpris à chaque album, tant le dessin ou le ton ne sont jamais identiques. J'ai vu que vous étiez un grand admirateur de Romain Gary / Emile Ajar : vous lui enviez ce côté polymorphe ?
Romain Gary est un amour de jeunesse auquel je suis resté fidèle, alors que j'en ai abandonné d'autres en route. Ce qui me fascine chez lui, c'est cet oubli de soi-même. L'écriture, c'est ça : tu laisses ta peur au vestiaire et tu es quelqu'un d'autre le temps d'écrire. Quand j'écris, je joue les personnages, je joue les rôles dans le livre. Je me réinvente à chaque fois.
Vous parlez de "jouer" les personnages, et on a aussi l'impression que vous agissez comme un metteur en scène : vous utilisez souvent des personnages déjà existants, ou des figures connues, des acteurs. L'analogie entre votre bande dessinée et le théâtre paraît évidente.
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Il y a chez l'auteur de BD un côté maître de ballet, oui. Ou simplement un côté gamin : est-ce qu'inventer des histoires, ce n'est pas finalement juste une manière de continuer à jouer aux petits soldats ? Une prolongation de notre enfance passée à jouer aux Playmobil ? Ce qu'il y avait de plus excitant dans les jeux enfantins, c'était quand il fallait inventer des situations, mettre les petites figurines dans des positions particulières. Ce qui, finalement, ne diffère pas tellement de ce que je fais maintenant... Le metteur en scène travaille avec des acteurs vivants alors que ma matière est inerte, donc je pense que la comparaison avec le jeu des enfants est plus pertinente. Mais contrairement à ce que l'on entend souvent, j'ai toujours trouvé la bande dessinée plus proche du théâtre - ou du ballet - que du cinéma. La BD n'est pas un story-board de luxe ; c'est un autre moyen, que je n'arrive pas vraiment à définir, plus proche d'une certaine forme de littérature. Et en même temps, on évoque aussi la peinture, le cinéma, la danse, le théâtre… Je ne sais pas comment qualifier cet exercice, comment le placer sur l'échiquier des arts.
Surtout qu'au fil de vos albums, vous ne cessez de vous placer à la confluence de ces disciplines.
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Je m'appuie beaucoup sur des figures tutélaires. J'en ai besoin pour savoir dans quel sens je vais. Je n'arrive pas à avancer tout seul, je dois me nourrir. Je suis assez curieux de nature, j'aime bien fureter - d'ailleurs je n'ai jamais compris le dicton "La curiosité est un vilain défaut", c'est une ânerie. Il faut être curieux de tout, tout le temps. Alors j'essaie de me mettre dans une position d'éveil : je ne lis pas un livre, je ne vais pas au théâtre sans arrière-pensée. L'auteur est toujours là , j'ai toujours une arrière-pensée. Tout ce que je vois ou lis est un engrais.
Et lorsque vous travaillez à un album, de quoi partez-vous ?
En ce moment, ce sont les mots qui viennent en premier. Les croquis viennent seulement après. Ce n'est pas spécialement une image qui me donne envie de partir dans une nouvelle histoire, mais plutôt l'idée vague d'une situation. J'essaie de la décrire plutôt par l'écriture et particulièrement par le dialogue. Car la bande dessinée, c'est l'art du dialogue - encore un point commun avec le théâtre.
Mais même si vous partez des mots, le dessin reste quelque chose de vital.
Je gribouille sans cesse. C'est une manie. Je le conçois comme une manière de comprendre le monde : moi, je dois voir pour croire, alors pour comprendre les choses j'ai besoin de me les représenter par le dessin.
Vous semblez aussi beaucoup travailler à la création d'images qui marquent le lecteur, à la manière des surréalistes. C'est particulièrement visible dans des albums comme 'Vitesse moderne', mais de manière générale, on le retrouve dans toute votre oeuvre.
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J'aime les images incongrues, déplacées, qui intègrent la vie de tous les jours. La bande dessinée est un excellent transport à rêveries. C'est un moyen d'être déraisonnable et poétique à la fois. J'utilise beaucoup d'images sorties de limbes. Dans le rêve on vit des choses complètement dingues qui paraissent naturelles, et, paradoxalement, logiques. Dans 'Vitesse moderne', ou dans 'La Volupté', j'ai essayé d'emmener mes personnages vers des régions déraisonnables, mais en restant toujours crédible. Je cherche à évoluer sur le chemin très étroit qui sépare le fantastique et le réalisme, et je ne crois pas avoir encore réussi. Pour revenir aux surréalistes, c'est vrai qu'ils m'ont beaucoup influencé. J'ai été très marqué par Balthus, qui propose un surréalisme diffus, digéré. Et je garde toujours aussi un côté enfantin : l'araignée de 'Vitesse moderne', par exemple, est issue d'une peur typiquement enfantine.
Vous parlez sans cesse de cette enfance, omniprésente dans vos ouvrages. Pourtant, contrairement à de nombreux auteurs, elle n'est pas synonyme de nostalgie. Chez vous, elle paraît encore bien vivante.
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C'est sans doute parce que je suis une des rares personnes qui occupe ses journées de la même manière depuis quarante ans… Je me méfie de la nostalgie, parce que quand on sombre dans la nostalgie, on n'est pas loin d'être mortifère.
D'ailleurs l'affiche que vous avez réalisée pour le Festival d'Angoulême renvoie à l'enfance.
J'ai fait appel à Cizo pour m'aider, parce que c'est un affichiste, un graphiste, et je ne voulais surtout pas partir dans une direction artistique. J'ai fait l'affiche du film 'Les Herbes folles' d'Alain Resnais l'an dernier, et j'ai voulu prendre le contre-pied pour celle-ci. Mine de rien, la bande dessinée reste associée à l'enfance. En la faisant, j'ai pensé aux lectures qui m'ont façonné : j'ai éduqué mon regard en lisant des bandes dessinées. Je suis aussi influencé par mon entourage : le regard que mes enfants ont sur la bande dessinée me rappelle le mien à leur âge. Désormais, je vois souvent les livres à travers leurs yeux. C'est d'ailleurs un petit regret de n'avoir jamais fait de bande dessinée enfantine…
Article écrit par Mikaël Demets pour Evene.fr
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