Musicien du silence : INTERVIEW DE ANOUAR BRAHEM
Depuis une vingtaine d'années, le Tunisien Anouar Brahem développe son jazz teinté d'Orient, mêlant les cultures, avide de rencontres et de climats inédits. Un nouvel album ('The Astounding Eyes of Rita') et un concert Salle Pleyel, le mois dernier, lui ont fourni l'occasion de réaffirmer sa créativité exigeante.
A l'évidence, Anouar Brahem est un artiste précieux. Un des rares alchimistes capables de marier les sonorités de l'oud (luth oriental à 12 cordes) aux dérives improvisées du jazz. Aussi, sa musique pensive, impressionniste et fluide, conduit l'auditeur dans un havre de finesse où chaque nuance paraît nécessaire, où les thèmes se développent avec une majesté sinueuse, un lyrisme sans emphase. D'ailleurs, ce compagnon de longue date du mythique label ECM (40 ans sans la moindre fausse note !), récemment fait chevalier des Arts et des Lettres, s'exprime comme il joue : ample, rêveur, toujours précis. Un maître. Rencontre avec ce musicien impeccable, magicien du silence et du clair-obscur.
Considérez-vous le silence comme partie intégrante de votre musique ?
Tout à fait. La musique naît du silence ; il en est la base, la toile sur laquelle elle émerge. Plus parlant qu'on ne le pense, le silence me permet de créer du sens, de mettre la musique en perspective. Un peu comme les non-dits dans un film de Bergman, si vous voulez... ou dans la vie courante ! (rires).
Pourquoi ce souci d'équilibre entre le blanc et le noir, le vide et le plein, qui paraît renvoyer à une forme d'art taoïste ?
|
Le résultat recherché est en effet assez proche de la peinture zen, où l'on parle de "couleur bouchée" dès qu'il n'y a plus assez de transparence. C'est que le blanc de la toile, comme le silence dans la musique, correspond à la place nécessaire laissée à l'imaginaire du spectateur. En effet, votre perception, votre interprétation personnelle sont aussi importantes que l'oeuvre elle-même. L'art se situe pour moi dans la coïncidence de deux sensibilités, celle qui émet et celle qui reçoit, sur un pied d'égalité. D'où cette volonté d'équilibre, qui laisse d'ailleurs l'auditeur libre ne pas aimer ce que je fais.
Cet espace que vous lui laissez témoigne pourtant d'une ouverture assez irréprochable...
Mais précisément : cette dimension méditative, liée au silence, en incommode beaucoup ! Pour le comprendre, il suffit d'observer l'usage de la musique dans les cafés, les restaurants, les ascenseurs... Tous ces lieux où elle semble imposée pour combler l'espace mental. Car l'oreille est un organe qui travaille en permanence, et les musiques de centre commercial me paraissent aussi pénibles qu'autoritaires ! Seulement, j'imagine qu'elles répondent à un besoin assez commun, face à une angoisse du vide que je ne partage pas... mais que je ne saurais blâmer.
Cependant, l'enjeu de la culture n'est-il pas justement de considérer ce qui angoisse, de s'y confronter ?
Sans doute, mais à chacun d'y venir selon son propre parcours. D'ailleurs, tout cela n'est pas vraiment délibéré de ma part, c'est d'abord une question de sensibilité. Mon goût pour l'épure et le silence est intuitif : j'ai toujours été fasciné par les expressions simples, profondes, sans fioritures. Tout comme je suis mécontent de moi lorsqu'un concert me laisse la sensation d'avoir été trop bavard.
Comment cette exigence influence-t-elle concrètement votre écriture ?
|
Dans la vie quotidienne, je suis quelqu'un d'assez rationnel. Par contre, j'estime que la musique doit être un espace de liberté complète : j'ai besoin de me laisser porter par les sens, les envies, les rencontres, de voir les choses venir. Travaillant sur des ébauches, au quotidien, je suis incapable de produire sur commande, ou de planifier ma musique. Je colle, j'imbrique des morceaux, en tâtonnant... et surtout, en évitant que ça devienne laborieux ! A un moment, la pièce prend son autonomie, elle possède son univers propre. C'est alors qu'il faut chercher à en saisir la quintessence, à en soustraire tout ce qui n'est pas nécessaire. La composition en devient presque un objet extérieur, qui demande qu'on le serve. C'est une alchimie assez étrange, n'est-ce pas ?
Vous semblez suggérer un mouvement de germination, de poussée naturelle...
Sauf qu'hélas, parfois, rien ne pousse ! (rires) Et les méthodes sont des leurres. Il faut sans cesse inventer de nouvelles impulsions créatives pour retrouver cet état privilégié : l'inspiration est un phénomène fluctuant, sans protocole fixe.
La photographie de Fouad Elkoury qui orne cet album, le poème de Mahmoud Darwish qui l'accompagne ('Rita and the Rifle') vous ont-ils ainsi servi de modèles, de sources d'inspiration ?
|
Certainement, mais parmi beaucoup d'autres. Et je ne saurais dire dans quelle mesure, car l'inspiration relève pour moi davantage de la mémoire inconsciente que de la volonté. Mais je peux affirmer que, dès l'enfance, les images m'ont toujours parues très stimulantes. Lorsque j'habitais à Paris, de 1981 à 1985, je m'en suis d'ailleurs donné à coeur joie : voilà une ville où l'on peut voir un chef-d'oeuvre par jour ! Ceci dit, à Tunis déjà , je dessinais les affiches du ciné-club du lycée, qui passait des films de Pasolini, Godard... Adolescent, je voulais entrer aux Beaux-Arts et le dessin était véritablement ma première passion. C'est le fait de n'avoir pas eu le bac qui m'a poussé vers la musique... En attendant, qu'il s'agisse de photographie, de peinture ou de cinéma, les images ont largement façonné ma sensibilité.
En 2006, vous avez d'ailleurs réalisé un film, 'Mots d'après la guerre'. Cette expérience du cinéma vous a-t-elle semblé comparable à une composition musicale ?
Oui, mais il faut noter qu'il s'agissait d'un documentaire, sans scénario préconçu. Le film ne s'est donc véritablement construit qu'au montage : c'est cet aspect du cinéma qui m'est apparu comme une forme de composition, à travers la question de la temporalité, de la ponctuation. Où, en effet, je voulais faire en sorte que les séquences filmiques s'enchaînent et se répondent comme des mouvements musicaux.
Enfin, acclamé pour votre fusion inédite des musiques orientales et occidentales, vous serait-il possible de nous en situer les différences ?
|
Vaste question... sur laquelle on peut néanmoins fournir quelques repères. En premier lieu, comme la musique indienne ou persane, la musique arabe est modale. C'est-à -dire qu'elle n'exploite pas la polyphonie à la manière de la musique occidentale : sa richesse est plutôt "horizontale", mélodique et rythmique. Pour édifier son système harmonique complexe sur des bases stables, la musique occidentale a en effet dû se limiter à deux gammes, mineure et majeure, ainsi qu'à des mesures assez rigides. A l'inverse, les musiques orientales ont davantage travaillé leur souplesse, avec une multitude de gammes et de modes, chacun correspondant à un climat particulier. Elles développent ainsi des mesures à 10 ou 11 temps, leurs instruments exploitent les quarts de ton... bref, tout ce que l'Occident a historiquement évacué. Cependant, au cours du XXe siècle, le jazz a pleinement intégré ces conceptions à la démarche occidentale. Si bien que ces deux horizons de la musique, loin de s'opposer, savent désormais tirer parti de leurs différences, affirmer leur complémentarité. Entre musiciens du cultures diverses, une telle rencontre implique une écoute extrêmement disponible, curieuse et incertaine. Mais ce qui donne vie à la musique, n'est-ce pas justement le goût de se trouver en permanence sur le fil du rasoir ?
Article écrit par Alexandre Prouvèze pour Evene.fr
Ecrire à Alexandre Prouvèze pour Evene.fr
www.evene.fr