A QUOI SERT UNE EXPOSITION UNIVERSELLE ?




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Deux ans après les JO de Pékin, nul doute que l'Exposition universelle de Shanghai, inaugurée le 1er mai, sert encore de preuve à la toute-puissance chinoise. Mais au-delà de ce rayonnement, elle soulève la question de l'utilité, dans un village global surmédiatisé, de ces grandes foires planétaires. Comment la tradition des Expositions, vieille de plus de 150 ans, justifie-t-elle aujourd'hui son existence ? Bilan.

On sait qu'elles existent toujours et que les foules s'y agglutinent par millions, d'édition en édition. On sait aussi que celle de Shanghai est mirobolante. Mais sait-on réellement à quoi servent les Expositions universelles aujourd'hui ? A l'heure où l'on sillonne le globe en pantoufles derrière son écran, la formule de la foire planétaire n'a forcément plus le même sens qu'à l'époque de Jules Verne et des grandes folies mécaniques. Multiplication des expositions internationales en tout genre, démocratisation de la télécommunication, du tourisme, de la technologie, des médias … Trop de progrès tue le progrès, ou du moins son culte ; ce fameux culte positiviste qui constituait le noyau des premières "Expos" (Londres 1851, Paris 1855...) et que les guerres mondiales, Hiroshima, Tchernobyl et les névroses du réchauffement climatique ont fini d'engloutir dans ses connotations les plus négatives. Aussi peut-on être sceptique quant à l'utilité, dans le contexte actuel, de ces manifestations nées des fastes de la Révolution industrielle.
D'autant que, pour les pays qui se lancent dans cette aventure à vocation non commerciale, la facture à régler est lourde. Or leur succès auprès du grand public et des gouvernements, renouvelé à l'aune de la mondialisation, est bien la preuve que les "Expos" ont su se parfumer, d'une manière ou d'une autre, de l'air du temps. Une pérennité qui se justifie aujourd'hui par des moyens de plus en plus abstraits : éclairer et divertir le public, rassembler les peuples, flatter l'image des nations, faire rayonner les villes, freiner les ravages du progrès, brasser de l'utopisme, interroger un avenir commun, créer du rêve par la démesure… Bref, suspendre la course d'un monde trop pressé ; arrêter le temps. L'ambition a peut-être changé de cap, mais elle navigue toujours en grand pompe.
Rayonnement urbain

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A mille lieues de l'âge d'or du Crystal Palace (Londres, 1851) et de la tour Eiffel (1889), entre 1970 (Osaka) et 1992, les Expositions universelles - à ne pas confondre avec les foires internationales spécialisées (Lisbonne 1998, Saragosse 2008…) - sombrent dans la léthargie. Pas une manifestation "universelle" à l'horizon pendant plus de vingt ans, du jamais vu pour ces rendez-vous planétaires dont la fréquence, toujours aléatoire, a pourtant déjà connu de grands fléchissements (après 1939-45 notamment). Pour la énième fois de leur histoire, on les donne pour mortes dans un monde où l'universalisme suffoque sous les dualités de la guerre froide et où la notion de progrès, pétrifiante, retentit comme le tonnerre sur les parapluies nucléaires. Il faudra attendre la réunification de l'Allemagne pour que des temps meilleurs se profilent pour les foires : l'Expo'92 de Séville connaît un succès fou et hisse l'Espagne, avec les JO de Barcelone, au statut de grande puissance européenne. Les Expositions respirent un air nouveau. Et grandiloquent : faisant fi du flop de Hanovre 2000 (1),

Shanghai 2010 annonce ainsi du lourd."La plus grande exposition internationale jamais réalisée (…), avec plus de 200 pays et organisations sur plus de 15 hectares, et 70 millions de visiteurs attendus." Rien que ça.

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"La plus grande exposition jamais réalisée", c'est aussi : un budget de 3,14 milliards d'euros, gonflé par des dépenses d'infrastructures de quelque 40 milliards d'euros - sans compter le coût du relogement de plus de 17.000 personnes. Malgré l'affluence escomptée, un déficit immense est donc à prévoir pour l'Empire du Milieu. Mais, en termes de rayonnement, le jeu en vaut la chandelle. D'abord pour Shanghai, dont le centre ville a fait peau neuve sur plusieurs kilomètres le long des berges du Huangpu, concurrençant le lifting des JO 2008 de Pékin. Urbaines par définition, les Expositions permettant de justifier que des fonds soient bloqués pour accélérer de manière fulgurante et autrement improbable le développement, la renaissance, ou la création d'importantes zones citadines. Elles demeurent donc d'excellents engrais pour faire bourgeonner parcs, transports, infrastructures, et perpétuent par-là la tradition (construction du métro parisien pour l'Expo de 1900, etc.). Pourvu que le terrain soit fertile : le pays d'accueil doit être en mesure de pallier les dettes, la recrudescence du chômage et le réaménagement des zones détruites au lendemain de la manifestation. Pas d'inquiétude, a priori, pour la Chine : elle qui bénéficie, bien évidemment, du prestige abyssal garanti par cette énième preuve de sa superpuissance en brillant, jusqu'au 31 octobre, sous son meilleur jour (enfin, si tout se passe bien) ; sans oublier de séduire, au passage, quelques investisseurs.

"Marketing d'Etat"

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Un échantillon de gloire planétaire que le pays d'accueil n'est pas seul à reluquer : pour les participants, les pavillons, vitrines nationales à prix coûtant où l'on pavane ses perles architecturales, culturelles, techniques, scientifiques, restent également le prétexte d'une grande campagne de publicité patriotique. A Shanghai, la France, jouant la carte du raffinement, expose ainsi des chefs-d'oeuvre du musée d'Orsay (Millet, Manet, Cézanne,Rodin…) comme autant de preuves de son riche patrimoine culturel. D'après une étude de Tjaco Walvis, ce "marketing d'Etat" reste la motivation principale à la participation de 73 % des pays exposés à Hanovre 2000. Preuve que, souligne cyniquement l'historien Pascal Ory, "finalement, il y a toujours assez de pays qui ont quelque chose à prouver au monde et qui veulent pour ce faire organiser une Exposition universelle". (2) Toutefois, la quête de démesure ne suffit pas à justifier auprès des populations ni leur coût faramineux, ni l'"universalisme" garanti par les manifestations. D'autant qu'au vu de sa charge historique, cette tendance nationaliste peut froisser ; le 17 mai 1990, des vandales allemands saccageaient notamment les locaux du Bureau international des Expositions (BIE) pour protester contre cette "gigantesque mise en scène de l'impérialisme". Résultat : les maux du siècle ont graduellement incité les Expositions à boucher le vide laissé par la déchéance du progressisme en se cherchant un sens, une philosophie, une utilité - utopiques, engagés, humanistes…

Le progrès à l'abstrait

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Si la convention de 1928 de la BIE préconisait un "enseignement pour le public, faisant l'inventaire des moyens dont dispose l'homme pour satisfaire les besoins d'une civilisation et faisant ressortir les progrès réalisés", l'accès mondialisé à l'information (aussi filtrée soit-elle) implique, forcément, que le public local (urbain, donc), et celui qui peut s'offrir le déplacement, n'ont a priori pas grand-chose de nouveau à apprendre des Expositions. Dans la majorité des cas, "l'enseignement" est donc réduit à quelques efforts de vulgarisation des nouveautés techniques et scientifiques (par exemple au pavillon du Futur de Séville), pour laisser place au divertissement et à la réflexion. Badigeonner du "ciment social" et distraire les masses, diront les cyniques - rassembler les peuples et esquisser, ensemble, un monde meilleur, rétorqueront les moins sceptiques.
"Pour un monde plus humain" (Bruxelles, 1958), "Progrès humain dans l'harmonie" (Osaka, 1970), "Homme, Nature, Technologie" (Hanovre, 2000), "Meilleure ville, meilleure vie" (Shanghai 2010) : la thématique, socle des Expos, prend dans l'après-guerre des allures de plus en plus humanistes. Avec, en supplément, une touche de divertissement. A consommer avec modération : car c'est bien lorsqu'elles ont misé sur leur côté Luna Park à Montréal (1967) et Osaka (1970) que les Expos, risquant de perdre leur valeur exceptionnelle, ont buté contre l'impasse. Développement durable, cohabitation pacifique, promotion des échanges culturels, interrogation d'un avenir incertain : depuis 1992, les notions abstraites ont donc fini par gagner d'autant plus de terrain. Aussi à Séville, "L'Age des découvertes" n'est-il plus celui des grandes inventions mécaniques, mais celui d'une Europe unie que l'on présente comme une "découverte" de la fin du XXe siècle. On ne célèbre plus le progrès afin d'accélérer l'industrialisation du monde ; on questionne, au contraire, les problèmes causés par une évolution trop rapide (technologie, pollution, surpopulation...), tout en esquissant des solutions, écologiques pour la plupart.

 

Pour Bernard Testu, ancien vice-président du BIE, les Expositions ne survivront que dans la mesure où elles apportent "un éclairage sur l'avenir de l'humanité" et suscitent "un effort d'introspection collective"."Il s'agit moins de célébrer le progrès que de s'interroger sur son orientation, moins de proclamer une quelconque maîtrise de l'univers que de prendre conscience avec humilité de l'immensité des problèmes à résoudre." (3) Seul hic : difficile de prôner le développement durable lorsque, pour maintenir la tradition fugace des Expositions, on bâtit des palais éphémères. On a eu beau recycler certaines structures à Séville et Hanovre, et prévoir de conserver cinq bâtiments à Shanghai après le 31 octobre (dont le centre culturel), le paradoxe n'en demeure pas moins gros comme un camion.

Nulle part d'ailleurs

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Une contradiction parmi d'autres (dont ce fameux nationalisme "universaliste") devant laquelle ceux qui veulent encore bien croire à autant de promesses d'avenirs meilleurs fermeront les yeux. Ce qui tombe bien, puisque c'est bien à eux que s'adressent, finalement, les Expositions. Car qu'en reste-t-il si le public cesse de se laisser transporter, s'il n'y croit plus ? Des espoirs vides, havres de réflexion dénués de sens, parcs d'attractions fantômes. Pour Pascal Ory, ce n'est qu'au sein des vieilles nations impérialistes comme la nôtre, où elles inspirent un scepticisme croissant, qu'elles ressemblent déjà à ces spectres-là. Et la faute n'est pas qu'à l'histoire. "Nous n'avons plus assez de raisons de nous dépasser. La vision du déclin des Expositions, c'est une question de regard, affirme-t-il. Les Expositions ont de l'avenir ailleurs, car l'avenir est ailleurs." Ailleurs, dans la Movida espagnole ou en plein miracle chinois. Ailleurs, où le rêve est encore d'actualité.


Article écrit par Administrator User


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