Robert Doisneau
Robert Doisneau est décédé le 1 avril 1994. Aujourd'hui, ses deux filles, Annette et Francine ont transformé l'ancienne demeure familiale pour travailler à la conservation et à la diffusion de son oeuvre. Elles évoquent sa démarche photographique et reviennent sur l'humour de celui qui avait coutume de dire : « Je suis content d'être au monde et d'y voir clair ".
Marginal au sein de sa famille, il est d’abord artisan et dit devenir photographe par désobéissance. Photographe industriel pour les usines Renault puis photographe illustrateur indépendant, Robert Doisneau passe, au fil des ans, du métier à l’oeuvre.
Quel a été le moteur de tout ce cheminement ?
Annette Doisneau et Francine Deroudille : La curiosité était quelque chose d’essentiel pour lui, il était très curieux des autres et acceptait la différence. Il avait toujours un regard bienveillant. Il était là , non pas pour juger mais pour témoigner. Laisser à ses modèles leurs territoires privés était pour lui une question d’éthique. Jamais méchant mais souvent amusé, il avait un point de vue très aigu sur les choses.
A ses débuts, la timidité tient Doisneau à distance de ses sujets. Par la suite, il gardera toujours dans la composition de ses photos un espace, une circulation d’air entre les gens…
AD et FD : Il disait qu’il avait commencé par photographier un tas de pavés, parce qu’il n’aurait jamais osé affronter le regard de quelqu’un. Ensuite, il a photographié des enfants parce que c’était moins intimidant que des adultes. Devenu très à l’aise avec le Rolleiflex et le moyen format, il avait une vision générale des choses et retaillait dans la photo pour avoir exactement ce qu’il souhaitait. Quand nous avons lu les premières interviews où il parlait de sa timidité nous étions stupéfaites. Notre père était à l’aise partout. Il avait une réelle émotion à rencontrer les gens, il poussait toutes les portes et disait «être fondu» dans le décors. Peut-être que cette gentillesse délicieuse qu’il avait avec tout le monde était une défense de timidité. Il avait cette formule : «l’appareil photo, c’est comme le casque pour le pompier, ça protège». Pour revenir à la construction de ses photos, il faut dire que Doisneau était incroyablement sévère avec ses images. Quand nous faisions une sélection de clichés pour un article, il disait : « ça c’est mauvais, ça c’est très mauvais, celle-là n’a aucun intérêt, celle-ci ne vaut pas grand chose. » Et tout à coup : «Ah ! là , ça respire !». Il ressentait, comme dans une mise en scène, ce besoin d’air autour des personnages.
Prévert écrit en 1947 : «c’est toujours à l’imparfait de l’objectif qu’il conjugue le verbe photographier».
AD et FD : Il y avait chez notre père l’acceptation de l’imperfection de la photographie. Il pensait que les imperfections de l’image apportaient quelque chose à la lecture de l’image.
Il disait : «je mets mon pied dans la porte pour qu’elle reste entrouverte et laisse entrer le hasard». Les cadeaux du hasard étaient au coeur de sa démarche artistique. Prévert était un de ses amis les plus proche. Il a eu un sens de la formule géniale : ce n’est ni le présent, ni le plus que parfait, c’est une pratique photographique qui laisse pénétrer le passé, le hasard. C’est l’imparfait du subjonctif et l’imparfait de l’objectif.
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