Audrey Tautou, "total novice" au théâtre




Par Le Monde

Photo A

N'approche pas Audrey Tautou qui veut. Les plateaux de cinéma, où elle a conquis, à la vitesse de l'éclair, une reconnaissance internationale, sont presque toujours fermés à la visite. Alors qu'elle monte pour la première fois sur les planches, celles du Théâtre de la Madeleine, à Paris, où elle est Nora Helmer, l'héroïne de Maison de poupée, d'Henrik Ibsen, même motif, même punition : impossible d'assister aux répétitions.

"C'est comme si on entrait dans ma chambre pendant que je dormais, explique-t-elle. Travailler est quelque chose de très intime. Savoir qu'il y a alentour un regard extérieur, ça m'oppresse. Evidemment, il n'y a aucun souci avec les compagnons de projet." Il s'est donc agi de devenir "compagnon" de la première expérience théâtrale d'Audrey Tautou.

Cela a commencé par une rencontre avec l'un de ses amis proches, le comédien et metteur en scène Michel Fau, interprète fétiche des aventures scéniques d'Olivier Py. Fau est un homme rond, allergique "à tout ce qui est fade, raisonnable ou chic". Attablé dans un bistrot, il confie avoir connu Audrey Tautou lors d'un spectacle d'élèves au Cours Florent, à Paris, où elle a fait ses premières armes. "Chez les acteurs, ce sont les "créatures" qui m'intéressent, les gens mystérieux. Audrey est de cette espèce. Je lui ai souvent demandé quand elle allait faire enfin du théâtre. Nous nous sommes rendu compte, il y a deux ans, que nous avions envie de jouer ensemble le texte d'Ibsen."

Si Michel Fau ne voyait pas d'objection à ce que l'on assiste à une répétition, Audrey Tautou n'en démordait pas : la porte resterait fermée à toute intrusion. Mais elle était prête en s'en expliquer. Elle a choisi pour cela un salon de l'Hôtel Montalembert, bien dans le ton de sa dernière apparition sur les écrans : elle y incarne, si l'on peut dire, Numéro 5, de Chanel, dans le film publicitaire réalisé par Jean-Pierre Jeunet, le complice qui, en lui offrant Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain, l'a propulsée vers la célébrité.

La jeune fille mutine des coteaux de Montmartre est devenue femme. Jeans, chemisier bleu à pois bruns, foulard clair retenant ses cheveux mi-longs, elle est souriante, aimable, mais pas plus que ça. Déjà un peu la Nora d'Ibsen, animal docile qui choisira, en une soirée, d'inventer sa liberté. Un texte d'abord drôle et très vite effrayant.
Si elle a travaillé avec des cinéastes de premier rang - Jean-Pierre Jeunet, Tonie Marshall, qui la révéla dans Vénus Beauté (Institut), Cédric Klapisch, Stephen Frears, Amos Kollek ou Ron Howard, elle devait tout apprendre de l'art de la scène. Audrey Tautou ne va que rarement au théâtre, où elle s'est beaucoup ennuyée. "C'est un problème majeur, l'ennui au théâtre, il faut absolument y résister et ne pas oublier que le théâtre doit rester un spectacle", confie-t-elle. "Etre actrice de cinéma me sert au théâtre, et, en même temps, je n'y suis pas même une débutante, une totale novice. Au cinéma, j'entre très vite dans l'intimité de mes personnages, mais cela laisse peu de place au jeu. Au théâtre, c'est le contraire, on commence par jouer le personnage, et petit à petit une intimité s'invente avec lui. On construit, on essaie, on efface, ça fait un peu peur, mais c'est génial, on ne se perd pas."

Michel Fau est donc à la fois le metteur en scène, le partenaire et le guide d'Audrey Tautou. "Je ne savais pas comment je fonctionnais au théâtre. Il m'a rassurée sur la "normalité" de mon cheminement. Aujourd'hui, je commence à ressentir que je risque d'aimer beaucoup Nora." Pourrait-on commencer de l'aimer avec elle ? Après un long entretien, la réponse est venue : "On devrait pouvoir vous trouver une petite place..."
Une porte s'est ouverte dans le flanc du Théâtre de la Madeleine. Là, perdu dans les étages, vous reçoit un homme aux cheveux en bataille, Frédéric Franck, maître des lieux, qui se réjouit de "la rencontre inattendue" entre Michel Fau et Audrey Tautou. Après avoir réuni les 300 000 euros de cette production, il en fut le premier spectateur. "J'ai été stupéfait, explique-t-il. Elle n'a aucun problème de moyens. Elle est réfléchie, extrêmement travailleuse. Elle n'est pas là pour se payer un premier rôle, mais pour participer à la construction d'un spectacle." Pour mémoire, l'homme a reçu ici Fanny Ardant, Charlotte Rampling, Sylvie Testud, Ludmila Mikaël ou Jeanne Moreau.
Audrey Tautou s'est installée dans la loge de Sacha Guitry, qui fut "pensionnaire" de la Madeleine de 1930 à 1942. Pas mal pour une première loge. La comédienne vous salue avec gentillesse, concentrée sur la répétition à venir. On la retrouve sur scène, dans le décor signé Bernard Fau (frère de l'autre). Un cauchemar de salon bourgeois, l'impression d'entrer dans un film d'Hitchcock.
Audrey Tautou rejoint la scène. Elle ne porte pas de costume, juste un jupon blanc, des chaussures plates, et, pourtant, elle capte le regard, et paraît autrement plus grande que son mètre soixante-trois. Très sérieuse, elle sait prendre le temps de s'amuser, jusqu'à la clownerie. A la fin du premier acte, elle grimace, plantée devant un sapin de Noël de pacotille. "C'est pas mal, Audrey, lâche Michel Fau de l'orchestre. Même quand tu fais la conne, c'est bien !" Il a raison.

Maison de poupée, d'Henrik Ibsen. Théâtre de la Madeleine, 19, rue de Surène, Paris 8e. De 20 € à 47 €. Jusqu'au 10 juin. Du mardi au samedi, à 21 heures. Matinée le samedi à 18 heures. Tél. : 01-42-65-07-09.

Olivier Schmitt

'approche pas Audrey Tautou qui veut. Les plateaux de cinéma, où elle a conquis, à la vitesse de l'éclair, une reconnaissance internationale, sont presque toujours fermés à la visite. Alors qu'elle monte pour la première fois sur les planches, celles du Théâtre de la Madeleine, à Paris, où elle est Nora Helmer, l'héroïne de Maison de poupée, d'Henrik Ibsen, même motif, même punition : impossible d'assister aux répétitions. "C'est comme si on entrait dans ma chambre pendant que je dormais, explique-t-elle. Travailler est quelque chose de très intime. Savoir qu'il y a alentour un regard extérieur, ça m'oppresse. Evidemment, il n'y a aucun souci avec les compagnons de projet." Il s'est donc agi de devenir "compagnon" de la première expérience théâtrale d'Audrey Tautou.


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